Miliciennejpg Milicienne espagnole (détail), source: Emile Témine et al., «Espagne 1900-1985», 1985, p. 55 (livré conservé au CIRA, Lausanne)

Dates à préciser

Lavinia Raccanello, « Que difícil es contar los pasos que se dieron por la libertad »

Les fantômes de l’Espagne

Quand ma mère, à 70 ans passés, me dit un jour qu’elle a une sœur dont elle ne sait rien sauf qu’elle est née en 1956 à la Maternité O’Donnell à Madrid, quelque chose se déchire en moi. C’est comme cela que j’ai appris, il y a peu, l’existence d’une ombre, d’un fantôme dans la famille. Cette ombre qui m’inscrit douloureusement dans l’histoire d’un pays.

 

En Espagne, on estime à trois cent mille le nombre de nouveau-nés disparus pendant la dictature de Franco (1939-1977) (et même quelque temps après, déjà en démocratie). Enlevés à leurs parents par un Etat où les instances du pouvoir (politique, militaire, religieux, judiciaire, médical) furent impliquées dans un trafic infâme d’adoptions.

 

Ces crimes contre l’humanité, comme tant d’autres qui furent commis par le Régime, bénéficièrent d’une loi d’amnistie au moment de la transition politique vers la démocratie (1977), après la mort de Franco (1975) – autant dire d’une loi d’impunité. C’est ce qui explique que le sinistre mausolée du dictateur – le «Valle de los Caídos» – soit encore aujourd’hui un monument national, financé avec des fonds publics. Le contrat démocratique fut donc corrompu dès l’origine: démocratie contre impunité et préservation des privilèges, sans devoir de mémoire, sans justice, ni réparation. Les mêmes élites se perpétuèrent au pouvoir (jusqu’à aujourd’hui), endossant le costume de la démocratie, mais continuant à cacher leurs fortunes en Suisse.

 

Il reste toujours en Espagne près de cent quinze mille disparus (séquestrés, assassinés et jetés dans des fosses communes, comme le poète Federico García Lorca), victimes du coup d’Etat militaire contre la IIe République en 1936, de la Guerre civile qui s’ensuivit (1936-1939) et de la répression exercée par 40 ans de dictature. La République succomba aux forces fascistes soutenues massivement par Hitler et Mussolini. Elle fut abandonnée à son sort par les démocraties européennes, la France et l’Angleterre entre autres, qui s’en tinrent à un pacte de non-intervention. La Guerre civile espagnole fut en vérité la première grande bataille – perdue – de la IIe Guerre mondiale.

 

L’Espagne d’aujourd’hui, sous les galons de la monarchie constitutionnelle, reste conformée en un Etat réactionnaire, corrompu, toujours enferré dans l’héritage du franquisme. Sans devoir de mémoire, sans justice et sans réparation effectives assumées par un nouvel Etat, il n’y aura pas de démocratie consolidée. Et pour qui sait voir, les fantômes de l’Espagne hantent l’Europe d’aujourd’hui.

 

Dans sa modeste mesure, mais avec détermination, l’exposition de Lavinia Raccanello prend position à cet égard. Le titre «Qu’il est difficile de compter / conter les pas faits autrefois pour la liberté» provient d’une chanson du groupe rock espagnol contestataire et revendicatif Barricada. La jeune artiste italienne, sensible aux valeurs de l’anarchisme et à l’histoire de la résistance civile contre le fascisme, a conçu un puzzle géant à partir de documents d’archives sur la Guerre d’Espagne qu’elle a trouvés au CIRA (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme) à Lausanne ainsi qu’au CSL (Centro Studi Libertari – Archivio Giuseppe Pinelli) à Milan.

 

Le puzzle, constitué d’environ 400 grandes pièces portant des images en noir voilées de rouge (couleurs de l’anarchisme), tisse des liens de solidarité, contribue à rétablir une mémoire, rend hommage aux résistant/e/s et appelle à rendre justice ainsi qu’à faire réparation aux victimes. Des militant/e/s de tous pays – notamment près de 800 Suisses – s’engagèrent en Espagne dans les brigades internationales antifascistes. Ces Suisses furent condamné/e/s à leur retour au pays. A propos des perdants et des victimes, Lavinia Raccanello évoque un propos d’Albert Camus: «C’est en Espagne que ma génération a appris que l’on peut avoir raison et être vaincu, que la force peut détruire l’âme et que, parfois, le courage n’obtient pas de récompense.»

 

Le puzzle de Lavinia Raccanello se présente aux murs et au sol, inachevé, incomplet, comme en cours de réalisation, tel un réseau mémoriel en construction, en devenir. Il permet d’imaginer des positions alternatives de ses pièces, comme si la mosaïque de l’histoire était à ré-envisager, à réactualiser ou à reformuler. Photographies, pièces d’identité, affiches, banderoles, lettres, livres, etc. issus de la résistance républicaine, antifasciste et libertaire, constituent autant de témoignages imbriqués dans un puzzle qui évoque, par métaphore, les principes de l’anarchisme solidaire, fraternel, révolutionnaire et humaniste des gens du commun.

 

Un poster créé également par Lavinia Raccanello montre, sous forme de mosaïque, une part des images présentes dans le puzzle ainsi que les couvertures des livres du CIRA et du CSL utilisés pour le projet. Ce multiple contribue à étendre à qui souhaite l’acquérir la chaîne de la solidarité et de la mémoire. [AdA]

 

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Ci-après, un texte spécialement écrit pour l’exposition par Claudio Venza, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Trieste.

 

Réflexions à propos de la révolution sociale et de la guerre antifasciste. Espagne 1936–39

Le coup d’Etat militaire du 18 juillet 1936 ne réussit pas dans un premier temps. Les généraux séditieux ne s’y attendaient pas, puisqu’ils pouvaient compter sur la seule institution puissante de l’Etat, l’armée professionnelle. Ils n’avaient pas pris en considération la capacité des révolutionnaires espagnols, surtout des anarcho-syndicalistes, de riposter et de les défaire à Barcelone, à Madrid, à Valence et à Bilbao. L’objectif des putschistes était d’instaurer une dictature qui puisse prémunir les classes privilégiées (grands propriétaires terriens, patrons, clergé, élites militaires et bureaucratiques, etc.) contre les risques d’une révolution populaire. Ils cherchaient à anéantir toute tentative de progrès, même sérieusement réformiste. Pour atteindre leur objectif ambitieux, ils s’étaient préparés sur le plan technique et s’étaient déclarés prêts à détruire une moitié de l’Espagne. Après leurs premiers échecs, les généraux réactionnaires se tournèrent vers leurs alliés nazis allemands et fascistes italiens qui les soutinrent dès lors massivement et de manière décisive.

 

Le combat engagé par la hiérarchie militaire contre la IIe République provoqua, entre autres, des problèmes de fonctionnement dans la police républicaine, cette institution formellement démocratique qui, pour un temps sous les ordres de gouvernements progressistes, avait réprimé les mouvements révolutionnaires libertaires du début des années 1930. Le coup militaire favorisa donc indirectement et involontairement la rupture de l’ordre capitaliste bourgeois, une rupture que les ouvriers agricoles et des usines, majoritairement anti-autoritaires, avaient cherché à provoquer en consentant à d’énormes sacrifices. Et ceci à partir de la Première Internationale1 qui, y compris en Espagne, promut les projets insurrectionnels et anti-politiques défendus par Mikhaïl Bakounine.

 

Le paradoxe ne dura pas. L’Etat républicain se ressaisit rapidement, avec – paradoxe dans le paradoxe – la contribution essentielle des organisations anarchistes, le syndicat de la CNT (Confédération nationale du travail) et spécifiquement la FAI (Fédération anarchiste ibérique) qui prirent part au gouvernement du socialiste Francisco Largo Caballero, des premiers jours de novembre 1936 jusqu’à juin 1937. Des opposants devenus alliés temporels sur les barricades antifascistes du 19 juillet 1936 (corps militaires loyaux à la République et formations libertaires avant tout) réaffirmèrent déjà à l’automne 1936 leur propre identité et leurs projets indépendants. D’où de fréquents conflits, souvent violents, entre l’âme révolutionnaire du combat anti-putschiste et la composante institutionnelle qui cherchait à reconstruire les organes administratifs et répressifs antérieurs au coup d’Etat.

 

Le 3 mai 1937, la police républicaine, alors commandée par un officier adhérent au PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne, dirigé par des communistes d’obédience staliniste), assaillit la Centrale des Télécommunications (Telefónica) de Barcelone dont les anarchistes s’étaient emparé le 19 juillet 1936 après de sanglants combats. Cette occupation était l’emblème d’un «pouvoir de fait», une forme de consolidation de la force révolutionnaire qui avait été essentielle dans l’échec du putsch de l’été 1936.

 

Le gouvernement catalan (dans lequel siégeaient des membres de la CNT-FAI et composé surtout de catalanistes et républicains modérés, mais dans les faits à hégémonie communiste) ordonna d’évacuer la Centrale des Télécommunications d’où l’on pouvait contrôler les communications des instances gouvernementales. La résistance des occupants fut l’étincelle qui fit dresser des barricades et déclencha des combats armés dans tout Barcelone. Après quelques jours, sous la pression d’influents dirigeants de la CNT-FAI, les anarchistes abandonnèrent la Centrale des Télécommunications pour éviter de saigner davantage «le front antifasciste». Et ils acceptèrent en fin de compte un redimensionnement de leur propre poids politique. Aux premiers jours de mai 1937, on avait dénombré près de 500 morts dans la métropole catalane, en grande partie des anarchistes et des marxistes anti-stalinistes du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste), complètement écartés du pouvoir par les restaurateurs de l’«ordre républicain», dirigés en réalité par les stalinistes.

 

Parmi les opposants, le militant et intellectuel anarchiste italien Camillo Berneri fut enlevé et assassiné par un commando de la police secrète staliniste. Cette action fut ultérieurement revendiquée en France par la presse communiste sous le prétexte de la «défense de la République». De fait, les forces antifascistes, tant sur le front militaire qu’à l’arrière-garde, s’affaiblirent en raison de la «guerre civile dans la guerre civile» déclenchée à Barcelone et provoquée avant tout par l’assaut de la Centrale des Télécommunications.

 

S’il est vrai, comme on l’a dit en synthétisant de manière extrême, que «la Guerre dévora la Révolution», il n’est pas moins vrai que «sans la Révolution, la Guerre était perdue d’avance».

Claudio Venza

[Claudio Venza est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Trieste depuis 1975. Il est également codirecteur de la revue spécialisée Spagna contemporanea depuis 1992. Auteur, entre autres, de Il fabbro anarchico. Autobiografia di Umberto Tommasini, Odradek, 2011 et de Anarchia e potere nella guerra civile spagnola, Eleuthera, 2009. Contact: venza.claudio(at)gmail.com]

 

[1] Fondée à Londres en 1864, l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) tint son premier congrès mondial en 1866 à Genève.

 

Remerciements
L’exposition a bénéficié du soutien généreux de l’Arc artist residency, à Romainmôtier. L’exposition n’aurait pu voir le jour sans le concours du CIRA (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme) à Lausanne et du CSL (Centro Studi Libertari – Archivio Giuseppe Pinelli) à Milan, deux associations à but non lucratif.

 

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