2Lancret1 Nicolas Lancret, «Concert dans le salon ovale de Pierre Crozat», 1720-24, huile sur toile, 36,6 x 44,5 cm, Dallas Museum of Art
clavecin_noir_144pixel Clavecin Dominique Laperle (Marcellaz-Albanais, 1994), d’après Nicolas Dumont (Paris, 1707)
Grimaldi2 Clavecin Dominique Laperle (Albens, 2000), d’après Carlo Grimaldi (Messine, 1697-1701)
boucher_musique François Boucher, «La Musique», vers 1753, huile sur toile, diam. 59 cm

5.2.2017, 16h | 12.3.2017, 16h

Les Folies françoises

Récitals François Couperin, Troisième Livre de Pièces de clavecin (Paris, 1722)

Patrick Missirlian, clavecin, avec la participation de Claire Anne Piguet Al Saghir, second clavecin

Programme du concert du 5.2.2017, 16h

François Couperin (1668-1733)
Les Folies françoises

Treizième Ordre en si:
Les Lis naissans – les Rozeaux – l’engageante – les Folies françoises, ou les Dominos: la Virginité sous le Domino couleur d’invisible, la Pudeur sous le Domino couleur de Roze, L’ardeur sous le Domino incarnat, l’esperance sous le Domino vert, la Fidélité sous le Domino bleu, la Persévérance sous le Domino gris de lin, la Langeur sous le Domino violet, la Coquéterie sous diférens Dominos, les Vieux galans et les Trésorieres suranées sous des Dominos pourpres et feuilles mortes, les Coucous bénévoles sous des Dominos jaunes, la Jalousie Taciturne sous le Domino gris de maure, la Frénésie, ou le Désespoir sous le Domino noir – l’âme-en-peine

Quatorzième Ordre en ré:
Le Rossignol-en-Amour – Double du Rossignol – la Linote-éfarouchée – les Fauvètes-Plaintives – le Rossignol-vainqueur – la Juillet (*) – le Carillon de Cithère – le Petit Rien

Quinzième Ordre en la:
La Régente, ou la Minerve – le Dodo, ou l’amour au Berçeau – l’évaporée – Musètes de Choisi, et de Taverni (*) – la Douce, et Piquante – les Vergers fleurisla Princesse de Chabeüil ou la Muse de Monaco

Seizième Ordre en sol:
La Conti, ou les graces-incomparables – l’Himen-Amour – les Vestales – l’aimable Thérèse – le Drôle de Corps – la Distraite – la Létiville (*)

 

Patrick Missirlian, clavecin Dominique Laperle (Marcellaz-Albanais, 1994) d’après Nicolas Dumont (Paris, 1707)

Claire Anne Piguet Al Saghir, clavecin Dominique Laperle (Albens, 2000) d’après Carlo Grimaldi (Messine, 1697-1701) (*)

 

Programme du concert du 12.3.2017, 16h

François Couperin (1668-1733)
L’Artiste

Dix-Septième Ordre en mi:
La Forqueray, ou la Superbe – les Petits Moulins à vent – les Timbres – Courante – les Petites Chrémières de Bagnolet

Dix-Huitème Ordre en fa:
La Verneüil – la Verneüillète – Sœur Monique – le Turbulent – l’atendrissante – le Tic-Toc-Choc, ou les Maillotins – le Gaillard Boiteux

Dix-Neuvième Ordre en ré:
La Calotins, et les Calotines ou la Pièce à Tretous – l’ingénüe – l’Artiste – les Culbutes Jxcxbxnxs – la Muse-Plantine – l’enjoüée

 

Patrick Missirlian, clavecin Dominique Laperle (Marcellaz-Albanais, 1994) d’après Nicolas Dumont (Paris, 1707)

 

Présentation

Le Troisième Livre des Pièces de clavecin de François Couperin paraît à Paris en 1722, soit cinq ans après le Second Livre et la seconde édition de L’Art de toucher le Clavecin. Tout comme le Second Livre, le Troisième Livre contient sept ordres au total. Comme ceux du Premier Livre et plus encore ceux du Second Livre, les ordres du Troisième Livre sont constitués essentiellement de pièces aux titres gracieux et poétiques. Ils forment comme des galeries de tableautins, faisant surgir tour à tour des portraits intimes ou galants, des figures allégoriques ou de caractère, des scénettes champêtres, des bambochades et autres délicatesses décoratives dans le goût du rococo.

 

L’esprit est toujours celui des fêtes galantes, qui culmine dans les Folies françoises du Treizième Ordre, véritable parade de bal masqué, où les costumes colorés des Dominos dissimulent et révèlent à la fois les caractères de l’amour, des caractères qui poursuivent d’ailleurs la parade dans le Quatorzième Ordre, sous les plumes des oiseaux!

 

Le Troisième Livre est en outre caractérisé par des pièces avec contrepartie et des pièces croisées. Ces dernières, telles le Dodo, ou l’amour au Berçeau du Quinzième Ordre et le Tic-Toc-Choc, ou les Maillotins du Dix-Huitième Ordre, tirent leur effet du contraste de timbre entre les unissons des deux claviers du clavecin. À propos des pièces croisées, Couperin écrit dans sa Préface:

 

On trouvera dans ce 3.me livre des pièces que je nomme Pièces-croisées. On se souviendra que dans le Second, page 62, il y en à une de cette espèce, qui à pour titre Les Bagatelles. C’est précisément ce que j’apelle Pièce-croisée, ainsi celles qui porteront ce même titre devront être joüées sur deux Claviers, dont l’un soit repoussé ou retiré. […] Ces sortes de pièces, d’ailleurs seront propres à deux Flutes, ou Haubois, ainsi que pour deux Violons, deux Violes, et autres instruments à l’unisson. Bien entendu que ceux qui les exécuteront les métront à la portée des leurs.

 

Quant aux pièces écrites avec une contrepartie, à savoir la Juillet du Quatorzième Ordre, les Musètes de Choisy, et de Taverny du Quinzième Ordre ainsi que la Létiville du Seizième Ordre, elles seront exécutées sur deux clavecins, selon l’indication du compositeur, à savoir le Sujet avec la Basse, sur l’un; et la même Basse avec la Contre-partie, sur l’autre. Ce genre de pièces en trio peut toutefois très bien aussi se jouer sur différents instruments, comme les pièces croisées d’ailleurs. Les pièces avec contrepartie sont à l’origine des sonates pour instrument à clavier avec accompagnement de violon, qui verront le jour tout au long du 18ème siècle.

 

Dans le Troisième Livre, le ton change également quelque peu par rapport aux Livres précédents. Couperin avançant en âge (il a cinquante-quatre ans en 1722) s’inquiète de la réception de son œuvre ainsi que des parodies qui circulaient alors de certaines de ses pièces, comme le manifeste sa Préface:

 

Je n’aurois jamais pensé que mes Pièces dussent s’attirer l’immortalité, mais depuis que quelques Poëtes fameux leur ont fait l’honneur de les parodier, ce choix de préférence [les pièces de ce Troisième Livre] pouroit-bien dans les tems à venir, leur faire partager une réputation qu’elles ne devront originairement qu’aux charmantes parodies qu’elles auront inspirées, aussi marquay-je d’avance à mes associés-bénévoles [les auteurs de parodies], dans ce nouveau livre, toute la reconnoissance que m’inspire une société aussi flateuse, en leur fournissant dans ce troisième ouvrage, un vaste champ pour exercer leur Minerve.

 

Couperin réagit ici par l’ironie, une ironie qui transparaît également dans sa musique. En témoignent certaines pièces écrites dans le goût burlesque, un genre alors inédit dans le répertoire pour clavecin, un genre en l’occurrence difficile à parodier… Le Drôle de Corps du Seizième Ordre et le Gaillard Boiteux du Dix-Huitième Ordre en sont des exemples évidents.

 

Pour le reste, fâché de la mauvaise qualité d’exécution des pièces de ses premiers Livres qu’il a pu entendre autour de lui, il insiste sur le respect scrupuleux de la partition (ou tablature):

 

Je suis toujours surpris (après les soins que je me suis donné pour marquer les agrémens qui conviennent à mes Pièces, dont j’ay donné, à part, une explication assés intelligible dans une Méthode particuliere, connüe sous le titre de L’art de toucher le Clavecin) d’entendre des personnes qui les ont aprises sans s’y assujétir. C’est une négligence qui n’est pas pardonnable, d’autant qu’il n’est point arbitraire d’y mettre tels agrémens qu’on veut. Je déclare donc que mes pièces doivent être exécutées comme je les ay marquées: et qu’elles ne feront jamais une certaine impression sur les personnes qui ont le goût vray, tant qu’on n’observera pas à la lettre, tout ce que j’y ay marqué, sans augmentation ni diminution.

 

Dans le cas de Couperin, la précision de la tablature est si grande, qu’elle ne laisse en effet que peu de place à la liberté de l’interprète et aucune à l’arbitraire: c’est que le compositeur a une connaissance exacte du son du clavecin et de ses possibilités dynamiques, en même temps qu’une idée parfaitement claire de l’impression qu’il veut que ses pièces fassent sur l’auditeur. La précision de la tablature se manifeste alors dans un soin extrême porté à la notation non seulement des agrémens, mais aussi de la liaison des sons et de leur durée.

 

Qu’importe, devant la négligence des amateurs, Couperin réagit par un surcroît d’exigence, en inventant pour son Troisième Livre un nouveau signe, qui porte la notation du discours musical à un degré encore plus élevé de précision:

 

On trouvera un signe nouveau dont voicy la figure . ´ . c’est pour marquer la terminaison des Chants, ou de nos Phrases Harmoniques, et pour faire comprendre qu’il faut un peu séparer la fin d’un chant, avant que de passer à celuy qui le suit. Cela est presque imperceptible en general, quoy qu’en n’observant pas ce petit Silence, les personnes de goût sentent qu’il manque quelque chose à l’éxécution. En un mot, c’est la diférence de ceux qui lisent de suite, avec ceux qui s’arêtent aux points, et aux virgules. Ces silences se doivent faire sentir sans alterer la mesure.

 

Dans le Troisième Livre, Couperin s’affirme ainsi comme un artiste exigeant, en particulier envers ses interprètes, et soucieux de la grande intelligence du discours musical. Dans le détail, le chant de ses pièces est noté avec une précision extrême, notamment en ce qui concerne l’articulation des sons et leur liaison. Cette exactitude de la notation, liée à un sens aigu de la dynamique raffinée du clavecin, restera inégalée jusqu’à Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791). [PM]